We Lost, They Won 3« Est-ce que ça va, Zoom ?
- Tout va bien. »
Norman haussa les sourcils en voyant cette étrange silhouette ramassée, emmitouflée dans une longue toge sombre munie d’une capuche cachant son visage. Il n’avait pas bougé depuis son arrivée, une heure plus tôt, et continuait de fixer l’extérieur, les buildings de Manhattan. Osborn n’était pas à l’aise avec ce genre de types, les « tarés » comme certains les appelaient ; ils étaient différents des criminels habituels, des gangs qu’il savait gérer ou des hommes de main qu’il savait mener. Ce genre de dingues était muni de pouvoirs ou bien habités par une folie quasi incompréhensible, et s’il avait su en faire tomber un et se jouer de beaucoup d’autres, il était bien conscient que ce genre de jeu n’offrait jamais de garantie. Luthor non plus, d’ailleurs.
Et c’était bien ça le problème : Osborn n’avait personne en qui se fier. Si ça ne changeait pas grand-chose à sa situation habituelle, il était là dans une position bien trop faible pour apprécier un tel risque ; Lex pouvait faire de lui ce qu’il voulait, les « tarés » pouvaient le trucider si l’envie les prenait. Personne ne viendrait l’aider, personne ne viendrait le défendre. En allant en prison à la place de Luthor, Norman avait tout perdu : ce qui lui restait de famille, réputation, contacts, hommes, armes, biens. Il ne lui restait plus que ses capacités personnelles dans un monde où les conflits se résolvaient maintenant par attaques « cosmiques » et destruction de vaisseaux spatiaux. Il se demandait où était sa place.
Peut-être était-ce un début de crise identitaire, peut-être était-ce une déprime passagère…ou peut-être était-ce plus profond. Il ne savait pas ce qu’il avait à ruminer, mais il se sentait inutile et surtout commençait à se demander si sa présence ici n’était pas plus un piège qu’autre chose. Après tout, à quoi servirait-il à Luthor ? Ce dernier avait ameuté auprès de lui les gamins de Richards, Fixit, Farouk dans le corps du taré de Boston, un autre dingue quasi mort qui marchait encore…c’était bien au-delà de son niveau. Même s’il avait fait tomber Spider Man et qu’il avait mené Nefasth ou d’autres, il n’avait pas le même potentiel que les autres.
Pourquoi Lex l’avait-il fait venir ici ? Pourquoi lui ? Sûrement pour se moquer, l’humilier et le tuer. L’envoyer en prison ne suffisait apparemment pas au « maître de New York » ; il devait vouloir couper tous les liens qu’il avait avec son passé, pour que personne ne sache qui il est vraiment ou ne tente de l’avoir en lui rappelant ce qui est arrivé. Il voulait le faire tomber pour n’entendre plus jamais parler d’Erica ; il ne réussirait pas.
Il était Norman Osborn, et ça voulait encore dire quelque chose.
Il avait tué Spider Man, l’avait rendu fou et s’était débarrassé de Reilly et de Brock – peu importe la manière, seul comptait le résultat : Spider Man avait disparu, et c’était grâce à lui. Il avait été l’auteur de tueries effroyables chez les « héros », il avait été derrière les attaques de l’année dernière et il en était fier ! Il avait mené le projet jusqu’au bout, l’Anarchiste était mort parmi tant d’autres. Les Architectes auraient pu bien le récompenser s’ils avaient été plus réglos, mais ça n’empêchait qu’il avait fait ce qu’il fallait ; il avait distillé la peur dans le cœur des « héros ». Il était Norman Osborn.
Lex voulait le tuer, il en était sûr ; il voulait le torturer pour ce qu’il savait et il devait chérir ses connaissances comme ses dernières balles. Luthor voudrait sûrement prendre son temps pour profiter de sa mort, des derniers restes de son passé qui partirent en fumée ; ça le perdrait. Le laisser près des « tarés » pour lui faire peur avait presque fonctionné, mais Norman n’était pas un des petits lieutenants de Lex : il n’était pas un mort-vivant, il n’était pas un gamin qui voulait se croire grand. Il utiliserait les erreurs de son ancien ami pour qu’il ait ce qu’il mérite.
Harry était mort, la Société du Scorpion était démantelée, on riait de lui…mais il était toujours Norman Osborn. Il avait morflé en prison, plus qu’il ne l’avait craint, mais il était encore là. Luthor voulait se moquer de lui ? Profiter de sa souffrance après sa victoire ? Il n’y aurait pas de victoire. Il l’empêcherait.
Il était Norman Osborn, merde.
« Zoom va réagir ?
- Non. Il attend.
- Quoi ?
- Qui, plutôt. Il attend Flash.
- Il l’aura bientôt. Ne bougera-t-il que pour lui ?
- Oui. C’est son obsession, c’est la raison de sa présence parmi nous.
- Nous ne pourrons donc pas user de lui dans d’autres manœuvres ?
- Je ne pense pas.
- Dommage. »
Victor acquiesça par écran interposé : lui se trouvait dans son repaire des docks, Lex dans sa demeure de Boston et tous deux observaient chez soi l’image de Norman Osborn, à New York. Magie des communications modernes.
« Il est incontrôlable, mieux vaut le lâcher au dernier moment.
- Mmh…sûrement. Mais tu sembles doué pour contrôler l’incontrôlable.
- Comment ça ?
- Fixit, les gamins de Richards… »
Les mains de Victor se collèrent l’une à l’autre, dans un geste qui se voulait naturel mais trahissait l’énervement ; Lex avait fait exprès. Il savait que son « collègue » ne supportait pas d’entendre parler de Reed Richards, et il supposait que les deux hommes avaient une inimité très forte. Il pourrait en user quand il devrait se débarrasser de cet insupportable gosse, qui refusait toujours de montrer son visage.
« Il suffit de savoir où frapper pour toucher juste.
- Je vois. Et tu ne sais pas où frapper Zoom ?
- Je crains qu’il ne soit trop rapide pour moi. »
Même s’il ne le voyait pas, Luthor était sûr que le gamin souriait, sous sa capuche ; il le détestait. Il se croyait surpuissant, sur-intelligent et supérieur, mais il n’était rien. Il avait du potentiel pour devenir un Grand, mais il ne le laisserait jamais faire. Il avait trop sacrifié pour arriver là où il était pour prendre le risque d’être déposé un jour par un petit jeune ; Lex Luthor devait dominer le monde, et ses plans arriveraient enfin bientôt à maturation. Tout ce qu’il avait fait allait prendre un sens pour tout le monde, et plus personne ne pourrait l’en empêcher.
« Farouk est venu me voir, hier. Il ne m’aime pas.
- Etonnant. »
Ironique, encore. Lex se tourna vers l’écran de Norman, pour montrer son dos à son interlocuteur ; il avait du mal à contrôler ses émotions dernièrement, mais savait encore quand il fallait les cacher.
« Je crois que contrôler ce corps aussi longtemps le rend nerveux, étrange.
- Une chance qu’une grande partie de ses capacités soient occupées à le retenir : je ne pense pas qu’il apprécierait de nous savoir parlant ainsi de lui.
- Il est concentré pour rester un parasite et pour laisser Jones dans l’état qui est le sien. Il est aussi puissant qu’il le disait, mais…je crois vraiment qu’il a un problème dans ce corps.
- Il s’énerve facilement ?
- Oui, vraiment. Je crois que si je ne l’avais pas menacé hier, il aurait voulu prendre ma place ou au moins imposer ses exigences.
- Tu l’as menacé ?
- Oui. Pas lui directement, mais son corps.
- Je vois. »
Luthor se crispa encore plus : Victor voyait, mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Etait-il au courant de ce qu’il avait contre Kent ? Des liens réels entre eux ? Savait-il comment user de cette arme contre Farouk ? Ou bien était-il en train de le bluffer ? Il n’en savait rien et ne supportait pas ça. Il était habitué à tout maîtriser, à avoir deux coups d’avance sur son adversaire ; il avait beaucoup de mal face à quelqu’un au moins à son niveau.
« Où en sont les discussions avec le bureau du Président ? »
Cette fois-ci, Lex ne put s’empêcher de se tourner vers l’écran géant où la silhouette trouble et mystérieuse de son interlocuteur était toujours fixe et immobile. C’était clairement un défi : ils avaient dès le début admis le fait que chacun devait s’occuper de ses affaires avant de présenter le résultat – et uniquement le résultat – à l’autre ; en lui demandant ce qu’il faisait, comment ça se passait, Victor lui faisait comprendre qu’il n’avait pas confiance en lui. Comment osait-il ?
« Très bien. Les conseillers de Bush appuient de plus en plus l’idée d’une milice privée pour contenir la foule et surtout stopper les « terroristes intérieurs ». Apparemment, Bush ne sait plus quoi faire.
- Il veut finir sur une belle note pour se représenter et espérer une note positive dans les livres d’histoire ?
- C’est ça.
- Dans combien de temps pourrons-nous enclencher la prochaine phase ?
- Bush devrait décider en moins d’une semaine.
- L’heure tourne, c’est ça ?
- Oui. Il sait qu’il ne peut pas se permettre de perdre du temps. Est-ce que Sinestro est prêt ?
- Il brûle d’impatience. La destruction du Corps a aiguisé son appétit.
- Je pensais plutôt que ça le réduirait à l’impuissance ou à une dépression.
- Moi aussi. C’était le plan, mais ça n’a pas fonctionné.
- Ton plan. »
Luthor s’accorda un léger sourire : au tour de Victor de manger son pain noir. Il ne comprenait pas comment ce gamin parvenait à le mettre dans un tel état d’énervement et de frustration, mais il avait très envie de le rappeler qui était le maître, ici. Après tout, si le gosse était à la tête d’une belle bande de dingues, Lex lui savait comment gérer des villes entières et des armées de criminels ; c’était lui qui amenait l’argent, les contacts et le savoir-faire à leur plan. Il avait hâte de pouvoir se débarrasser de tous ces gêneurs, et il finirait bien sûr par Victor et Norman ; le dessert se devait toujours d’être le plus jouissif.
« Oui…mon plan. Je pensais que Sinestro ne supporterait pas de voir le but de sa vie être atteint, et qu’il tomberait dans une sorte de coma, partirait ou se suiciderait.
- Mais ça n’est pas arrivé.
- Personne n’a encore retrouvé le corps de Jordan : peut-être est-ce ce qui fait tenir Sinestro.
- Alors il faut le retrouver au plus vite.
- Tu ne veux pas user de Sinestro ?
- Son pouvoir est intéressant…et son armée encore plus. Nous pourrions la lancer sur Washington lors de l’assaut final…
- C’était d’ailleurs l’idée de mon plan.
- Oui, mais peuvent-ils continuer d’exister sans Sinestro ? Ils sont des morts-vivants, lui aussi.
- Ils l’ont fait revenir : il n’y a pas de raison qu’ils ne continuent pas d’exister après sa disparition. Seulement, il faudrait leur donner un but après qu’ils aient perdu leur chef.
- Ça semble compliqué, comme de faire disparaître maintenant Sinestro. Mais je persiste à penser qu’il doit être sorti du plateau : il est trop puissant, trop imprévisible pour pouvoir compter sur lui. L’avantage de manipuler son armée, c’est qu’elle serait sans tête s’il n’était plus là : elle serait donc en demande d’un leader, d’un commandant. Or, Sinestro est un électron libre, qui pourrait vouloir prendre le pouvoir après l’attaque de Washington.
- Donc il faut retrouver le corps de Jordan, mais savoir redonner un souffle à l’armée avant qu’elle ne disparaisse tout de suite après.
- Oui. En espérant que Sinestro craque après la découverte.
- Je n’aime pas qu’il y ait tant d’impondérables.
- Moi non plus, mais nous n’avons pas le choix. »
Il passa sa main sur son crâne chauve : il ne supportait pas Victor, mais ce dernier savait rebondir sur ses idées et ils pouvaient ensemble créer un plan qui tiendrait la route. Farouk et Sinestro étaient deux êtres dont l’allégeance ne pouvait être certaine, comme Fixit d’ailleurs ; mais son « collègue » semblait avoir les bons ressorts pour tenir la Bête, alors qu’ils en manquaient face à ces deux monstres. Il savait qu’il n’aurait jamais dû s’allier avec eux, mais il ne pouvait plus attendre : alors que Bush quittait le pouvoir, que les « héros » étaient contestés et se croyaient si forts, c’était le seul moment où frapper. Ses objectifs étaient irréalistes et fous pour le commun des mortels, mais il était Lex Luthor : la normalité ne pouvait s’appliquer à lui, et c’était pour ça qu’il devait essayer. Car tenter de réussir, risquer autant, c’était déjà s’assurer la gloire.
« Bien. Farouk doit être occupé : maintenant que le Corps a disparu, il me semble qu’il va rapidement s’ennuyer et ça n’est pas une bonne idée. Je crois qu’il faudrait l’envoyer chercher le corps de Jordan.
- Pour qu’il ratisse toute la Terre et ne voit pas ce que nous préparons ?
- Oui, et pour occuper Sinestro : ce dernier n’appréciera pas de voir Farouk, qu’il n’aime pas à cause de son anneau et de ses liens avec le Corps, chercher ce qui représente le but de sa vie. Il se mettra à faire comme lui, et les deux seront alors employés à une tâche appréciable et surtout qui les maintiendra loin de notre plan.
- Ça me paraît satisfaisant. Je te recontacte quand ma partie sera terminée. »
Et il coupa la communication, quelques secondes avant que la lampe de bureau de Lex ne vienne s’écraser sur l’écran désormais vide. Son propriétaire, les yeux écarquillés, les poings serrés et la crispation au visage, semblait prêt à réduire en miettes la pièce juste pour calmer ses nerfs. Cela faisait quelques jours qu’il ne parvenait plus à être maître de lui-même, et ça allait en empirant – mais il s’en fichait. Victor se moquait de lui, le défiait et le traitait comme un gamin ; il était hors de question qu’il se laisse faire.
Il était Lex Luthor, et Victor Von Doom souffrirait bien vite de l’avoir sous-estimé. Il était Lex Luthor, et personne ne pourrait l’empêcher de laisser enfin éclater sa colère.
Il était Lex Luthor, merde.
« Tu es l’Ombre, n’est-ce pas ? »
Pas de réponse, bien sûr. Il ne va pas me mâcher le travail : il veut se la jouer dur, froid, détaché. Il veut me faire croire qu’il en a vu des pires que ça, que je ne suis rien pour lui. Ça ne marche pas sur moi.
« On t’appelle aussi Connor, je crois. Et d’autres noms bien stupides. Je m’en tape. »
Je suis là, devant lui, les mains sur les hanches. Il est attaché depuis douze heures, nu, sans manger, dormir, boire, uriner ou même avoir un instant de repos ; mes hommes sont venus le frapper toutes les demi-heures, et au vu de ses blessures sur sa poitrine et sur son visage tuméfié, ils se sont bien amusés. A mon tour.
« Je suis là pour te faire souffrir, mec…je suis là pour te faire appeler à l’aide ta petite maman. Je suis ton pire putain de cauchemar. Et tu sais pourquoi ? Parce que j’aurais aucun remords à faire ça… »
Ma main tombe lourdement sur ses couilles, et je l’entends hurler de douleur. Douce musique à mes oreilles.
« …ou ça. »
Mes doigts entourent désormais les deux petites boules et je serre aussi fort que je peux ; je sais que si je le voulais, je pourrais les lui arracher en tirant sèchement. J’ai assez de force pour ça, et je l’ai déjà fait ; je le lui ferais d’ailleurs sûrement, mais pas maintenant. Je veux encore l’entendre crier avant qu’il ne me quitte.
« Je suis pire que tout ce que tu as pu affronter jusqu’à maintenant. T’as eu la trouille des Lézards ? J’ai bouffé du Lézard. T’as eu la trouille avec tes copains Titans ? J’ai bouffé leurs parents. J’suis ce qui va te rendre fou, gamin : bienvenue en enfer.
- Ta gueule, salope. »