Furia.« Il n’est pas humain, non ?
- Pas vraiment. Sa nature exacte est indéterminée, mais il semble qu’il soit mi-humain, mi-atlante.
- Atlantis existe. C’est fascinant.
- Tout à fait. »
Lex Luthor fixait le corps inconscient d’Art Curry, celui qu’on avait appelé Aquaman alors qu’un autre homme avait porté ce nom quelques années auparavant. A ses côtés, Victor s’était étonnamment déplacé, alors qu’il ne quittait que trop rarement son quartier général des docks ; comme toujours, il portait sa capuche qui empêchait quiconque d’apercevoir réellement son visage. Lex avait abandonné l’idée de savoir ce que son jeune « collègue » cachait, ça n’avait plus d’importance : il voulait le faire tomber, et il avait compris que ce n’était pas là qu’il lui trouverait une faiblesse exploitable.
« Que sont en train de faire les…les agents de Sinestro ?
- Ils l’étudient. Ils ont usé d’une magie que je qualifierais d’étrange pour rester tels qu’ils sont, et ils pensent qu’Atlantis a des secrets magiques qu’ils peuvent user.
- Hum. Je n’aime pas ça.
- Moi non plus. »
Lex acquiesça : pour une fois, il était d’accord avec Victor. Même s’il était clair maintenant qu’ils auraient très bientôt à s’opposer, il avait encore besoin de lui et s’accorder sur quelque chose d’aussi fondamental était important. Il passa ses mains sur son crâne nu et bailla, fatigué ; il avait passé beaucoup de nuits blanches pour mettre leur plan au point et former ses hommes, il avait besoin de repos.
« Je pense qu’il faut les laisser faire, recueillir leurs informations et intensifier les recherches pour retrouver Hal Jordan.
- Pour que Sinestro se concentre dessus et perde ses repères après ?
- Exact.
- Je suis d’accord. »
Le PDG, même s’il se défiait de Victor, ne pouvait parfois qu’être impressionné par la rapidité des pensées de son « collègue » : celui-ci était un petit génie, c’était indéniable. Lui-même n’était clairement pas mauvais, mais il était très loin d’avoir de telles capacités ; il commençait à nourrir un petit complexe, et ça l’énervait.
« Où l’as-tu trouvé ?
- Un navire de pêche l’a retrouvé dans l’Océan Pacifique, inconscient. La localisation d’Atlantis est toujours inconnue et nous ne savons pas pourquoi il était là.
- Il a fait partie de la Ligue de Jones.
- Je sais, c’est pour ça que nous sommes dans ce complexe, à Boston. Je ne veux pas que Jones soit proche de lui.
- Sage décision. »
Luthor sourit légèrement avant de reprendre ; il ne se laisserait pas berner par des flatteries aussi grosses.
« Penses-tu qu’il soit un piège ?
- Comme un cheval de Troie ? J’y ai pensé, mais nous pouvons y faire face. Hyperion et Nefasth sont stationnés ici avec leurs unités, et Corto viendra avec la sienne quand je vais envoyer Mark en mission.
- Je ne suis pas sûr que les Atlantes apprécient que nous ayons un des leurs.
- Sûrement, mais beaucoup de choses jouent pour nous : déjà, notre plan enclenchera sa phase deux sous peu et nous n’avons plus beaucoup à attendre. Ensuite, les Atlantes ne sont pas reconnus aux Nations Unies et ne pourront agir diplomatiquement contre nous par l’intermédiaire du Président ; de plus, nous n’avons plus de nouvelles d’eux depuis leur apparition surprise et violente au Conseil de Sécurité. Et enfin, personne ne peut savoir qu’il est à nous : le bateau de pêche a vu ses hommes disparaître en mer le lendemain de leur retour avec lui, et une maladie est en train de frapper la petite ville qui les abritait.
- Une méchante maladie ?
- Oh oui, très méchante : je crains qu’elle ne fasse tomber les neuf-cent habitants de cette petite cité côtière. »
Victor acquiesça ; apparemment, le plan lui plaisait. Lex pianota quelques secondes sur un ordinateur avant de regarder à nouveau vers son « collègue ».
« Où en est ton groupe ?
- Ben et Johnny vont bientôt entrer en action, et nos taupes dans la police m’ont indiqué que les hommes en place n’y pourront rien.
- Attention à ne pas griller toutes nos cartes : es-tu sûr que mettre ainsi en avant les deux plus puissants de ton équipe soit une bonne chose ? Nous pourrions avoir besoin d’eux plus tard, quand nous maintiendrons l’ordre.
- Tu veux dire en leur confiant un groupe à superviser et à mener ?
- Oui.
- Je ne crois pas que ça puisse fonctionner : déjà, ni Ben, ni Johnny ne nous ont rejoints de leur entier plein gré, et surtout ils sont connus sur la scène criminelle et même gouvernementale. Si Nefasth, Corto et les autres sont aussi fichés, Grimm et Rainbow ont été enregistrés au niveau des fichiers de l’enfance…ils sont encore en fugue, officiellement. Je crois que le gouvernement parviendra à cacher les casiers judiciaires de la majorité de nos troupes, mais pour ce qui est des affaires d’enfance, ça sera plus compliqué. Les services ne sont pas autant habitués à être sollicités par l’exécutif.
- Moui…tu n’as pas tort, mais nous aurions pu nous arranger.
- Peut-être, mais je préfère être prudent. Sans compter que si nous sacrifions leur potentiel sécuritaire, nous augmentons la terreur dans la population : voir un monstre de pierre et un de flammes se jouer de la police ne peut que nous aider. Et c’est ce que nous voulons, n’est-ce pas ? Que les gens soient terrifiés et ne nous voient qu’en ultime recours.
- Qu’ils ne me voient qu’en ultime recours, Victor. Moi et ma société.
- Oui. Bien sûr. »
« Hey, mais ça s’rait pas le p’tit Barry Allen, là ?
- Bonsoir, madame Thawne.
- Ça f’sait ben longtemps qu’on t’avait pas vu d’hors, gamin !
- Oui, j’ai été…fatigué, ces derniers temps. Très fatigué.
- Ben faut s’reposer, gamin ! Faut pas sauter partout pis dormir à pas d’heure !
- J’essayerai. Bonsoir madame Thawne.
- ‘Soir gamin. »
La vieille femme ferma sa porte et Barry baissa les yeux, se remettant à marcher lentement après cette halte imprévue. Cela faisait deux jours qu’il n’avait pas dormi, qu’il ne s’était pas douché et qu’il ne s’était pas arrêté ; et qu’il n’était pas rentré chez lui. Il n’avait encore vu aucune voiture de police, aucune annonce dans les journaux et savait donc que sa mère n’avait pas donné l’alerte : elle n’avait pas signalé sa disparition.
Evidemment, signaler que quelqu’un n’était plus là alors qu’il venait de revenir après avoir déjà disparu, cela pouvait paraître bizarre et la police avait peut-être refusé d’enregistrer sa déposition, mais il avait plus l’impression que sa mère n’avait pas voulu aller les voir. Depuis leur dernière conversation, le jeune homme avait beaucoup réfléchi et savait qu’Hunter dominait maintenant la pensée de celle qui hantait ses pensées ; il savait que son « ami » la manipulait mais ne pouvait rien faire.
Cette soirée…cette soirée avait été horrible. Alors qu’elle aurait dû être celle des retrouvailles et de la joie, ces quelques heures s’étaient peu à peu transformées en quelque chose de glauque et…lourd. Hunter était venu, avait annoncé que Barry les avait trahi et qu’il était Flash ; Nora n’avait pas supporté. Après avoir perdu son mari en « héros », après avoir vu son fils être sérieusement blessé sans savoir pourquoi, elle découvrait que sa seule raison d’exister avait décidé de sacrifier sa vie en tant que « justicier ». Très logiquement, elle fondit en larmes et Allen, pour la première fois de sa vie, ne fut pas assez rapide pour la prendre dans ses bras.
Alors que c’était à lui de l’aider, de la consoler, ce fut Hunter qui enserra sa mère et lui murmura quelques mots d’apaisement ; Barry avait été pris de vitesse et ne savait pas comment c’était possible. En fait, il s’en fichait : seul comptait le résultat. Sa mère avait préféré être consolée par un autre que par lui. Il s’était enfui dans la nuit en voyant ça, et ne savait pas s’il pouvait rentrer, maintenant.
Au fond, Barry n’avait plus rien : plus de groupe, plus d’alliés…plus d’ami…plus de foyer. Il était dépossédé de toutes les bases de son existence, de son univers ; c’était comme si un sublime complot était parvenu à maturité et que le piège s’était refermé parfaitement sur lui. Tim aurait adoré, et Wayne aurait sûrement apprécié la vista du destin à le détruire. Mais il n’était pas encore mort.
Allen ne savait pas pourquoi, mais il continuait à avancer, à mettre un pas devant l’autre et à refuser la défaite. Ce n’était pas normal, ce n’était même pas dans ses habitudes mais il n’acceptait pas ce qu’il se passait parce que ça n’avait rien d’acceptable. Hunter ne pouvait pas savoir qu’il était Flash : il n’avait jamais laissé ses essais de costume aux yeux de tous, et il les avait soigneusement cachés. Même s’il le connaissait autant que lui-même, Zolomon avait dû avoir besoin d’aide pour les trouver.
De plus, si son ami était bon orateur, ils étaient proches : lui parler aussi durement, aussi crument et être aussi mature lui ressemblaient. Hunter n’avait pas été dans son état normal à cette soirée, et le jeune homme soupçonnait que cela durait depuis quelques temps, déjà. Son attitude avec sa mère plaidait évidemment pour une telle explication : jamais celle-ci ne se serait laissée aller ainsi avec lui en temps normal ; elle l’appréciait mais le trouvait un peu « jeune », un peu immature. Une telle transformation était peu crédible en si peu de temps.
Mais si Hunter n’était plus le même, qu’était-il arrivé ? Avait-il été remplacé ? Etait-il manipulé ? Etait-il quelqu’un d’autre ? Beaucoup de questions, trop peu de réponses pensa-t-il en arrivant dans la rue commerçante de son quartier.
Les commerces commençaient à fermer, mais ça ne l’intéressait pas ; perdu dans ses pensées, il déambulait dans les rues, incapable de changer son obsession. Il savait qu’il devait trouver comment Zolomon était devenu ainsi, mais il n’avait aucune idée d’où commencer. Il n’avait pas les capacités de Wayne, la magie de Tim, la volonté d’Hal, la persuasion de Jones ou l’adresse de Donna et de l’Ombre ; il n’était qu’un gamin qui courait vite et essayait de faire la différence. Comment pouvait-il s’en sortir alors que le monde devenait fou, et que son monde à lui faisait pire ?
« …tion spéciale à Chicago, où une guérilla urbaine s’est déclarée au centre-ville. Nous ne savons pas ce qui a déclenché cette crise d’ampleur sans précédent, mais la police a d’ores et déjà ordonné l’évacuation de la zone et a demandé des renforts au gouverneur. Apparemment, il semble que les représentants de l’ordre ne soient pas en mesure d’endiguer les troubles, troubles dont nous ne connaissons pas encore la nature. »
Barry s’arrêta devant un magasin de téléviseurs, où certains étaient en vitrine et branchés sur une grande chaîne nationale. Si CNN s’était concentrée sur une affaire locale, c’était qu’il y avait quelque chose de grave et il le savait : son instinct lui criait que c’était d’une ampleur énorme, et il avait peur que ça ne devienne encore pire. Il plissa ses yeux fatigués et se concentra sur les images devant lui.
« Rappelons que Chicago est en proie à des attaques régulières du pseudo-justicier appelé « Batman », qui a pris une part importante à la guerre des gangs survenue il y a quelques mois. Si Bruce Wayne a d’abord été identifié comme le « Batman », beaucoup de témoignages semblent affirmer que le pseudo-justicier rôde toujours dans la ville. Des mesures ont été prises et…ah, un de nos journalistes se trouve sur les lieux. Victor ?
- Oui, bonjour Cynthia, ici Victor Sage pour CNN. Je me trouve actuellement près des barricades érigées à la hâte par les forces de police. Pour le moment, nous n’avons pas de plus d’information que vous : les commandants du département de police sont absents et le peu que nous savons n’est guère rassurant. Il se peut que… »
Mais « Victor Sage » ne put jamais terminer sa phrase : une énorme explosion fit tomber la caméra, et « Cynthia » reprit la parole, tentant d’être rassurante alors qu’il était clair qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’il s’était passé et qu’elle n’avait pas été formée pour gérer ce genre de crise. Il se passait quelque chose à Chicago, et il sentait que ça serait encore pire après.
Lentement, il commença à reculer, sentant comme à chaque geste une gêne dans sa jambe ; il savait qu’il était encore blessé et que ça le lancerait à chaque instant de sa vie. Courir lui était interdit, et ça empirerait sûrement son état. C’était stupide de penser à ça, stupide de penser qu’il devait aller là-bas pour aider, faire quelque chose. C’était stupide de vouloir jouer au héros alors que ça l’avait mené à perdre son meilleur ami, à se sentir trahi par sa mère et à être blessé.
Oui, c’était stupide. Ce fut sa pensée tout le long de sa course jusqu’à Chicago.
« Imaginez…
Un décor urbain, une rue classique, avec une boîte postale, un feu rouge à un carrefour, un commerce à l’angle. Des flammes, partout : la rue est en flammes. Les murs sont recouverts des ricoches d’une dizaine de balles tirée bien plus tôt ; la boîte postale elle-même a souffert. Le feu rouge n’est plus très droit. Il y a eu des combats, ici, des combats violents – et proches encore. Peu à peu, on entend un bruit, qui se renforce à chaque seconde ; ce bruit, ce sont des cris, des cris humains. On hurle, on appelle à l’aide : on l’entend même distinctement. Des impacts de balles se font aussi entendre, eux aussi de plus en plus rapprochés. Le danger est là, presque palpable.
Soudain, une femme et son fils arrivent à l’écran, en haillons et sans prévenir : ils courent, hurlent…ont peur. Ils sont terrifiés, les impacts sont de plus en plus proches ; même la femme n’arrive pas à être rassurante pour son enfant, elle sait que leurs vies peuvent être prises d’un instant à l’autre. Ils se collent contre le mur central, tétanisés : ils ont le souffle coupé. Des balles s’encochent autour d’eux, et il est clair qu’ils ne survivront pas à la prochaine salve.
Ils vont mourir, et la femme prend son fils dans ses bras pour lui cacher les yeux, le protéger ou essayer de le faire fuir…un peu tout en même temps. Seulement, alors que les armes se rechargent, qu’on entend les armes cliqueter, on entend…des coups. Répétés. Forts. Violents. La femme empêche toujours son enfant de voir ce qu’il se passe, mais…elle sourit. Peu à peu, son visage exprime la surprise, le soulagement et la joie.
Pendant trente secondes, une brutalité terrible se fait entendre mais on ne voit rien. Et puis, lentement, une silhouette émerge : elle se dégage de l’horizon et s’approche. C’est un homme, grand, dur, charismatique...fort. Recouvert d’une combinaison intégrale, une matraque à la ceinture, il fixe la femme et son fils avant de lui prendre l’enfant des mains et de glisser ses doigts libres entre ceux de la mère.
Il va les guider, les mener hors champ, hors danger. Ils partent, les bruits s’étant tus ; le danger a disparu, la sécurité est revenue. Arrive alors le logo prévu, et la légende dont nous avons convenu : « LexCops, où il le faut, comme il le faut…quand il vous le faut ». »